OttoMatic avril - 26 - 2012 Stratinnov partage sa veille avec vous

Philippe Manoury, né à Tulle (Corrèze) en 1952, professeur de musique à l’Université de San Diego en Californie est sacré meilleur compositeur aux Victoires de la musique classique 2012 pour son opéra La nuit de Gutenberg composé au moyen de l’outil logiciel Antescofo. Un outil développé par Arshia Cont, chercheur à Inria et à l’Ircam.


Vous considérez-vous comme un pionnier qui explore les nouveaux univers musicaux ?

Tous les compositeurs ont été des pionniers. Bach, Wagner, Debussy et tous les autres ont tous été à leur manière des innovateurs. Ils ne se sont pas contentés de faire ce qui existait.


Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec l’informatique ?

Cela remonte aux années 70 au tout début de l’informatique. J’avais commencé à travailler à l’Inria sur les cartes perforées. A l’époque je recherchais un certain formalisme mathématique comme le calcul des probabilités, les chaînes de Markov etc. Hormis le formalisme mathématique, ce qui m’intéresse beaucoup c’est la création de nouveaux systèmes de synthèses sonores. C’est-à-dire  créer des sons que les instruments ne peuvent pas produire. Nous sommes habitués à utiliser toujours les mêmes instruments. Je trouve que les nouveaux systèmes de synthèse sonore permettent d’échapper à une trop grande standardisation dans les instruments.


Quels horizons de création musicale l’informatique ouvre-t-elle ?

Avant l’informatique musicale il y avait la musique électronique expérimentale développée par des compositeurs comme Karlheinz Stockhausen en 1953. Beaucoup de choses avaient déjà été inventées à cette époque. L’informatique n’est venue qu’après en proposant une écriture de la musique.


Quel rôle l’informatique joue t elle dans la création musicale ?

Autrefois il y avait des compositions en musique électronique d’un côté et des compositions en musique instrumentale de l’autre. L’informatique a rendu possible une plus grande coexistence entre la musique instrumentale et la musique électronique. Elle permet en effet d’analyser les sons instrumentaux et de les transformer avec des techniques très performantes.


Selon vous l’écriture a apporté à la musique l’harmonie et la polyphonie.Quels pourraient être les apports des technologies numériques à la musique ?

Philippe Manoury

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© Inria

Une connaissance plus approfondie du son. En effet, grâce à  l’informatique, on s’est rendu compte que l’univers sonore est beaucoup plus complexe que ce que l’on imaginait autrefois.  Ainsi pourront se développer de nouvelles formes d’écriture, comme l’harmonie l’a été en son temps. Le premier traité de l’harmonie a été produit en 1722 par Jean-Philippe Rameau lequel a pu déduire toute l’harmonie grâce aux harmoniques naturelles du son. On peut imaginer aujourd’hui des théories adaptées à notre connaissance actuelle du son.


Compose-t-on de la même manière lorsqu’on intègre la dimension informatique ?

Non ! Lorsque je compose de la musique instrumentale, j’écris sur la partition et la musique sonne dans ma tête. Parce que je sais comment fonctionne un orchestre. J’ai été éduqué comme cela, c’est culturel. Le son électronique est moins culturel et moins standardisé car il est relativement nouveau. On ne peut donc pas composer de la même manière. Il est indispensable de faire des expérimentations avec les sons électroniques pour remplacer cette mémoire qui nous manque. 


La relation qu’entretient la musique avec l’informatique est-elle la même en France et aux Etats-Unis ?

Je dirais que c’est la relation à la musique qui n’est pas la même. Aux Etats-Unis, la création musicale contemporaine n’existe pas en dehors des universités. Les Américains sont assez conservateurs pour ce qui est de la musique. Aux Etats-Unis, il n’y a pas de pensée esthétique hors du champ de la technique. C’est ce qui sépare le plus les Américains des Européens.


Qu’attendez-vous des technologies numériques dans vos futures compositions ?

J’attends davantage de progrès dans la reconnaissance audio des structures musicales. L’oreille sait identifier facilement des mélodies, des accords, des rythmes et des formes musicales. Nous en sommes encore loin avec l’informatique. Cela permettrait de synchroniser la musique avec les instruments de façon plus précise.

En outre, il faudrait désormais instaurer une certaine stabilité dans les technologies numériques lesquelles évoluent un peu trop vite. Le solfège que j’utilise pour composer fonctionne toujours alors qu’il date du 11ième
 siècle. Mais un programme informatique ne fonctionne plus deux ans après.


Finalement La nuit de Gutenberg retrace le parcours de l’écriture depuis son invention jusqu’à Internet. Antescofo, l’outil logiciel dont vous vous êtes servi dans la composition de cet opéra a-t-il permis de retracer parfaitement  les évolutions technologiques connues par l’écriture ?

Bien sûr que oui. Pour moi Antescofo est une des plus belles inventions depuis dix ans dans l’informatique musicale. Ce programme permet de faire de la polyphonie, de gérer la superposition de temps hétérogènes comme jamais auparavant. Antescofo permet de concevoir de la musique sous une forme qui est assez proche de l’écriture traditionnelle. En musique la notion de temps est relative. Contrairement aux autres programmes informatiques, Antescofo permet d’exprimer ce caractère relatif des temps musicaux hétérogènes.

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